Europa 90

Être européen.


En 1980, mes parents ont quitté Toulouse pour venir s’installer à Bruxelles. Ils avaient 24 et 25 ans, et pas de fortune à faire échapper à l’administration fiscale. Simplement des études à faire valoir, un travail à trouver. À 16 ans, ma mère aurait été incapable de placer la Belgique sur une carte et mon père, militant de gauche pacifiste et internationaliste aurait bien rigolé si on lui avait dit qu’il travaillerait pendant plus de 25 ans au sein d’une organisation à finalité militaire et atlantiste, dans un milieu clinquant fait de grands et petits bourgeois résolument conservateurs. À cette époque, Bruxelles brusselait au son de Lio et The Buggles. Elle était en avance sur son temps, ce qui soulignait d’autant les retards de leur région natale, largement paysanne et fort peu en prise avec le progrès économique de l’après Seconde guerre mondiale. En dehors du temple de l’Aérospatiale, la région Midi-Pyrénées souffrait du chômage et peinait à se réinventer dans un contexte économique national de toute façon peu réjouissant. Pour mes parents, la Belgique des années 80 avait donc, en dehors de son climat, tout d’un Eldorado : autoroutes (éclairées !), moyens de paiement électroniques, voitures modernes, une qualité de vie finalement extraordinaire. Je suis né quelques années plus tard de l’exercice de cette liberté de circulation, à une époque où personne n’y trouvait à redire.

Ni mon père ni ma mère ne s’intéressait véritablement au football. Certes, ma mère s’était enflammée contre l’arbitre du France-Allemagne de 1982, puis inquiétée du ballet des ambulances lors de l’accident du Heysel. Cependant, ni l’un ni l’autre n’avait de goût particulier pour ce sport. Or, l’un et l’autre s’étant avec le temps forgé la conviction que la vie peut réserver quelques surprises, ceux-ci ne devaient finalement pas s’étonner d’avoir engendré un « footeux ». Ils ne m’en ont d’ailleurs jamais tenu rigueur et je leur en sais gré. Du jardin de mon voisin de Sterrebeek et sa cage bricolée jusqu’au très chic Urban Soccer de Puteaux à 10 euros de l’heure, je n’ai jamais cessé de jouer au football. À l’école avec des balles en mousse, en cuir déchiqueté ou même des pommes de pin, dans mon jardin (ou celui des autres). Dans ma chambre et sur des parkings, sur la terre, le sable, le synthétique et le béton, tout était prétexte à jouer. Toutefois, ce n’est qu’à 11 ans, nombre symbolique, que j’ai rejoint un véritable club : l’Europa 90 de Kraainem. Ce fut en quelque sorte l’aboutissement d’un parcours qui m’avait conduit à jouer à toute heure et en toute saison, par tous les temps, et à bousiller sur la terre marécageuse de mon quartier pas mal de mes vêtements.

Petit, ma mère m’emmenait régulièrement à des fêtes organisées par des associations au sein des différentes institutions et organisations internationales ayant leur siège à Bruxelles. Cela m’a éduqué à la diversité. Je profitais avec bonheur de ces manifestations où, dans un univers bariolé de drapeaux divers et variés, s’offraient à moi toutes sortes de petits plats inconnus. On est ce qu’on mange, dit-on, et ces quelques spécialités culinaires suffisaient à fixer dans mon esprit une idée de ce à quoi le pays en question et sa culture pouvaient bien ressembler. Je compris ainsi que les Scandinaves aimaient bien le poisson fumé, et les Allemands les saucisses multicolores ; que les uns mettaient des barres sur leur « o » et des petits ronds marrants sur leurs voyelles, que les autres portaient des Lederhosen et fabriquaient des voitures ; que les uns n’étaient pas des vikings alcooliques qui mangeaient leurs enfants, que les autres n’étaient pas les boches perfides qu’il fallait détester même si l’on ne se rappelait plus trop pourquoi. Quoique n’ayant pas nourri de passion particulière pour leurs joueurs de football, la Coupe du monde aux Etats-Unis nous a tous fait admirer Tomas Brolin d’un côté, Jürgen Klinsmann de l’autre. Pour ma part, cette Coupe du monde est la première que je regarde et à défaut d’équipe de France, non-qualifiée, c’est bien les Diables rouges de Georges Grün et Marc Wilmots que je soutiens. La sympathie pour cette équipe ne m’a jamais quitté depuis.
Pour des raisons que j’expliquerai plus loin, le club de football que je rejoignis n’était pas à proprement parler celui de mon quartier, Sterrebeek, mais celui d’une commune voisine, Kraainem. J’aimerais pouvoir écrire ici que cela revenait à choisir entre River et Boca, mais l’honnêteté tant intellectuelle que sportive me l’interdit. En effet, et sans leur faire offense, il s’agissait davantage de choisir entre Massy et Palaiseau, c’est-à-dire un choc de cultures relativement peu important. Le club portait l’Europe dans son nom et son logo, ce qui n’était pas très surprenant à Bruxelles, ou tout, de près ou de loin, portait ou évoquait le nom d’Europe. Cela l’était encore moins dans cette commune, en périphérie Est de la région Bruxelles-Capitale, sous administration néerlandophone mais peuplée à majorité de francophones. Ici, le quartier est facilement trilingue. Mes voisins sont Allemands en majorité, Belges francophones et néerlandophones, Britanniques. Certes, le club de mon quartier était plus proche de la maison, mais celui-ci étant purement néerlandophone, il m’était plus difficile d’en intégrer l’équipe. À cette époque, le Vlaams Block, parti politique flamand d’extrême-droite, avait la gentillesse de déposer dans nos boîtes aux lettres des petits paquets de terre emballés dans des courriers nous exhortant de quitter cette terre, qui n’était manifestement pas la nôtre. Le caractère apaisé des relations communautaires étant donc discutable, ma mère crut bon de m’inscrire dans un club francophone, quitte à faire 2 fois par semaine quelques kilomètres de plus.

Pour mon premier entraînement au club, un soir de septembre, ma mère m’avait acheté des chaussures à crampons moulés. Le modèle reproduisait sur le talon droit la signature de Dejan Savicevic, joueur serbe du Milan que j’abhorrais pour avoir été l’artisan de l’élimination du Paris Saint-Germain en demi-finale de la Ligue des champions 1994/1995. Personne n’étant parfait, je ne lui en voulais pas (mais les troquais rapidement contre d’autres, plus conformes à l’équipement parisien de l’époque). Comme la plupart des entraînements à cet âge, on débarque un peu à l’improviste au sein d’une équipe qui change chaque saison mais dont certains membres se connaissent déjà bien. Ça parle dans toutes les langues, même si le français est notre langue commune. Je n’ai aucun repère. Les entraîneurs, la plupart d’origine italienne, braillent divers encouragements dans leur langue natale sur la ligne de touche. L’un d’entre eux ressemble étrangement à Giovanni Trapattoni, ce qui m’amuse et en même temps me terrifie. Notre équipe est hétéroclite : des Belges, des Italiens, des Anglais, des Espagnols et moi, seul Français. Cela n’avait en réalité aucune importance, seul le jeu comptait. Pour ma part, je n’aspirai alors qu’à devenir gardien de but, comme mes idoles de l’époque, Michel Preud’homme ou Bernard Lama. Dans mon aveuglement, je fus propulsé avant-centre. Cela ne me déplaisait pas, j’avais l’opportunité de marquer des buts.
Je ne crois pas avoir passé une seule année sur les bancs de l’école sans avoir une carte d’Europe sous le nez. J’ai grandi avec sa géographie et au contact des idées politiques qui la dessinent, que l’on partage ou non, de ses institutions (où mes parents travaillent), que l’on critique ou pas. Elle a constitué et constitue toujours mon horizon, une norme invariable qui me permettait d’appréhender le monde de diversité dans lequel j’étais immergé. Le week-end, je la retrouvais sur le logo du club, sur cette tunique bleue à liserés jaunes qui n’était pas du meilleur goût mais que nous adoptions sans trop rechigner. L’apparat n’avait pas tellement d’importance. D’ailleurs, il fallait voir nos dégaines, tous de tailles et de poids différents, engoncés dans nos maillots trop grands et nos shorts trop petits, affublés de cyclistes fluos ou de collants l’hiver, à nous agiter en bloc et courir dans tous les sens sans trop comprendre ce que nous devions faire. Le dimanche, nous nous déplacions à 7 heures du matin sur tous les terrains de Flandre. Nous rencontrions sur la terre gelée de communes aux noms exotiques des équipes de jeunes que leur condition sociale avait voulu plus doués pour les sports que nous autres. L’horizon de ces petits bourgeois était d’avantage occupé par les études que par le souci d’intégrer l’équipe première. Le football par choix, pas par nécessité. Certains étaient sympathiques, et nous rigolions ensemble au marquage sur les corners. D’autres l’étaient moins, nous ne jugions pas. Nous perdions souvent, ce qui rendait nos victoires d’autant plus agréables. Nous ne perdions jamais le moral. Un jour, nous avons perdu un match sur un score fleuve (que je tairais afin de préserver ma crédibilité). Il se trouve que, capitaine pour la première et dernière fois de ma vie, j’ai marqué ce jour-là le seul et unique but de mon équipe, nous permettant de sauver un honneur déjà bien compromis. De retour au vestiaire, sous la lumière blafarde des néons, dans les odeurs mêlées de camphre et de chaussettes, j’ai croisé le regard de mon entraîneur et après un court silence, nous avons éclaté de rire. Bêtement, simplement. Tout ceci n’était qu’un jeu.
Quand arrivaient les beaux jours, le club organisait des soirées « spaghettis », auxquelles toutes les équipes de jeunes étaient conviées. À cette époque de l’année, nous revenait la très délicate tâche de vendre des tickets de tombola. D’après mes souvenirs les prix les plus attractifs étaient des postes de télévision et des voyages en Espagne, sur la côte bétonnée de Torre Molinos. Nous nous installions alors en rangs d’oignons à la buvette, affublés de nos superbes survêtements du club (bleu et jaune pétant avec le logo de notre principal sponsor dans le dos) et, dans une atmosphère où étaient exacerbées les valeurs de franche camaraderie et de saine virilité, nous partagions un grand plat de spaghettis « bolo », en quelque sorte le plat national belge. Je voyais, en dessous des fanions et des coupes, des hommes accoudés au comptoir boire des Jupiler dans le verre de 33 centilitres tout à fait typique de cette marque, et qui reste depuis lors gravé dans mon imaginaire comme le verre de bière de principe. Tous ces gens n’étaient ni riches, ni pauvres, ni particulièrement éduqués, ni complètement ignorants. Des gens simples, avec leurs qualités et leurs défauts, qui élevaient leurs enfants de telle ou telle façon ; à cette époque, où mon milieu m’amenait à côtoyer au quotidien l’incroyable richesse de certaines personnes, je rencontrai la pauvreté de certaines autres. Pour autant, et si cela était possible, j’en ai également fait des amis.
Quand je n’étais pas à l’entraînement, je faisais du vélo et jouais à la console avec les gamins du quartier, à la manière de ces familles de banlieues américaines que l’on voit dans les films, où les enfants s’arrosent dans la rue l’été et font des bonhommes de neige l’hiver. J’ai fait toute ma scolarité au Lycée Français, qui compte une majorité de Français mais une quarantaine de nationalités en tout. Les évadés fiscaux n’étaient pas encore en place. La diversité était réelle. Depuis l’âge de 6 ans, j’apprends l’anglais et l’allemand, ce qui facilite les échanges et en tout état de cause la compréhension. Quelles que soient les opinions des uns et des autres, l’Europe était pour nous une réalité, nous en parlions, nous la vivions. À la maison, l’éducation était fidèle aux racines. Dans un environnement cosmopolite, elles sont essentielles. Mes parents m’ont éduqué dans la compréhension de la culture française, dans sa langue, dans le respect de ses traditions, de son histoire et de sa propre diversité. On élabore des stratégies quasi-militaires pour trouver une baguette digne de ce nom ou un morceau de viande rouge qui ne soit pas pleine d’eau. On parle de « là-bas » et du moment où l’on va « descendre », revoir les grands-parents et toute cette famille dont nous nous sommes séparés certainement, affranchis peut-être.

En Belgique, j’étais donc « le Français ». Pourtant, dans ce « là-bas », un peu lointain et fantasmé, j’étais « le Belge », qui, bien que parlant le français, évoquait à leurs oreilles une réalité qui ne leur correspondait pas et échappait à leur entendement. Tous les plurinationaux que j’ai rencontré dans ma vie, d’où qu’ils viennent dans le monde, connaissent ce sentiment. Lancinant, exaspérant, pénible, qui vous oblige à vous justifier en permanence auprès de cet autre, vivant dans le confort d’être « né quelque part ». Il parviendrait presque à vous convaincre que vous devez choisir. S’il dure toute la vie, l’intensité de ce sentiment varie en fonction des époques. Adolescent, la Belgique m’était indifférente et je ne rêvais que de Toulouse, la terre de mes parents. Plus âgé et une fois arrivé à Paris, dans le conservatisme et l’étroitesse d’esprit dans laquelle je peinais à trouver ma place, je ne jurais que par Bruxelles, terre de simplicité et d’ouverture où j’ai grandi et fait mon expérience. 10 ans plus tard, je parviens modestement à agréger ces influences, qui font aujourd’hui ma richesse, mais que je peine toujours autant à faire comprendre aux autres.
Mon club n’était qu’une modeste association sportive. Il n’avait pas d’autre ambition que la transmission". Pour ces gamins, l’Europe était simplement un logo sur un maillot. Elle constituait une évidence, une idée qui procédait du fait et non du droit ou d’un quelconque concept intellectualisé. Ce club représente ainsi à mes yeux et à une échelle microscopique ce qu’exprimait Jean Monnet : « nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes ». Unis de fait par ce petit club, évoluant dans un environnement international, nous n’avions que faire de nos nationalités respectives, ou de ces Etats qui délivrent des papiers et organisent sur place les élections. Tout au plus étaient-ils pour nous un sujet de rigolade et de rencontre. Une rencontre qui nous a tous rendus plus riches.