On ne sait jamais qui appelle

Perdre ses parents.


Le téléphone posé sur la table de réunion sonne. Tout le monde se regarde. Aucune « conf call » n’est planifiée. Ce ne peut être qu’une erreur. La sonnerie ne semble pas vouloir s’arrêter. Sophie tend la main et décroche. Dans le silence de la salle, je distingue une voix de femme. Sophie me tend le combiné : « C’est pour toi. » Je prends le téléphone avec réticence. Il est 16 heures. Je n’aime pas les téléphones. On ne sait jamais qui appelle.

Derrière les immeubles du quartier du Sentier, le soleil a disparu. La pièce est sombre. Personne n’a encore songé à allumer les plafonniers.
Je reconnais la voix de ma belle-mère, la compagne de mon père. Dès les premiers mots, je sais ce qu’elle va m’annoncer. Je me demande comment elle a réussi à me joindre jusqu’ici. Elle parle longtemps, explique ce qui vient d’arriver et ce qui va se vraisemblablement se passer. Elle ne demande rien. Elle fait un état de la situation. Autour de la table, personne n’a bougé. Je n’ose pas lever les yeux. Je n’ose pas l’interrompre non plus. Elle a fini. Je lui ai dit que j’arrivais. Je serais là ce soir ou demain matin au plus tard. Je raccroche, reste quelques secondes sans bouger ni rien dire. Personne n’ose briser le silence.
Dans la rue, 5 étages plus-bas, les cris des manutentionnaires, les klaxons des voitures bloquées par les camions de livraison n’ont pas cessé. Ils me parviennent comme au travers d’un brouillard trop dense. Les sons sont atténués, plus lointains qu’à l’ordinaire. Le réel semble s’être évadé. Je me lève, évite de regarder les personnes qui sont assises autour de la table. Comme pour m’excuser, je bredouille : « C’est mon père. Il est…Il faut que j’y aille. »
Sur le mur, le PC continue de projeter la présentation que nous devions valider en séance aujourd’hui. Imperturbable, le ventilateur ronronne comme un chat satisfait de son sort. Je jette un œil sur les schémas colorés et les commentaires plaqués sur le mur par la vertu miraculeuse de la technique. Je ne reconnais rien. C’est du passé. Je ne suis déjà plus là. En attrapant la poignée de la porte, je me retourne et lance : « Vous devriez allumer. Il fait vraiment trop sombre ici. »

Dans le couloir, Sophie me rattrape :
– Ça va ? Tu as besoin d’aide ?
– Non, non, tout va bien. Enfin non. Ça ne va pas. C’est mon père. Il est décédé. Il faut que j’y aille. C’est à Tours. Je repasse chez moi et m’en vais.
Je sens que si je continue à parler, les larmes vont se mêler aux mots et que tout risque de sortir en même temps, de se mélanger. Quelque part au fond de moi, tout se bouscule. Je ne suis pas sûr d’arriver à me retenir. Dans un dernier effort, j’ajoute :
– Je ne sais pas quand je reviens.
Un collègue nous rejoint
– Ta femme a appelé. Elle a laissé un message pour toi. Elle rentre chez vous et t’attend.

2 jours plus tard. Cela fait 30 minutes que les gens défilent. Les 10 dernières années de sa vie sont devant moi, dans ces visages, derrières ces masques figés et contraints par la peine. De sa première vie, personne n’est présent.
Tout le temps qu’a duré le défilé de ces inconnus, je suis resté en retrait. Une partie de moi me pousse à faire les 2 pas qui me séparent du cercueil. L’autre m’empêche de bouger. De là où je suis, je vois le visage de mon père. Je me souviens m’être demandé si je le connaissais vraiment.

Il est habillé d’un costume bleu marine à rayures blanches et d’une cravate du même bleu – la tenue qu’il portait à mon mariage. Je me souviens que c’était ma belle-mère qui avait choisi. Lui, avait dit que ça faisait « trop italien ». Elle, trouvait pourtant que c’était « très chic ». C’est vrai qu’il l’était. Là, maintenant, lui manquent juste ses lunettes. Peut-être n’enterre-t-on pas un mort avec.

Le couvercle du cercueil vient de se refermer. Le préposé aux pompes funèbres enfonce avec application chaque vis dans l’emplacement prévu à cet effet.
Je ne ressens rien. Juste un regret. Celui de ne pas l’avoir touché une dernière fois. Certains se sont penchés pour embrasser le visage du mort. D’autres ont posé la main sur son torse. D’autres encore se sont contentés de rester quelques secondes debout sans bouger. C’est la première fois que je vois un mort. Personne ne m’avait préparé à ça. Qui peut vous préparer à la vue d’un mort ?

Plus tard, on est allés au cimetière. Un cimetière que je ne connaissais pas, dans un village que je ne connaissais pas non plus, excepté l’artère principale, celle qui menait à la maison.
À nouveau, des gens ont défilé. Le protocole voulait que je sois à côté de ma belle-mère. Tous m’ont serré la main. Des femmes m’ont embrassé. « Sincères condoléances », la formule rituelle qu’on sert à ceux qu’on ne connaît pas. Ma belle-mère se penche vers moi : « Tu sais, les gens l’adoraient ici. » Je vois des sourires, des regards embués, des larmes. Beaucoup de ses élèves sont venus. Certains pleurent. Une toute jeune fille me dit : « C’est le meilleur prof que j’ai jamais eu. » J’ai serré très fort la main de mon épouse et ai arrêté de retenir mes larmes.

2 mois plus tard, un lundi matin. J’arrive sur le plateau où je suis installé depuis 6 mois. Mon bureau est vide, débarrassé de tous les papiers qui l’encombraient vendredi soir. Posé devant le clavier, un post-it : « Passe me voir ! » C’est signé Philippe, mon responsable. Il m’explique que son boss, Ludovic, a décidé de m’affecter à un projet qui ne se déroule pas bien. Lui n’y est pour rien. Il s’est bien gardé de suggérer mon nom, Ludovic y a pensé tout seul. Il lui a dit que j’étais l’homme de la situation.
– On est limite d’avoir un procès. On aurait dû livrer l’application le mois dernier et les développements n’ont toujours pas commencé. Le chef de projet a été écarté et c’est toi qui le remplaces.
– Mais tu sais bien que ça n’est pas possible. Ce n’est pas le moment.
– Je sais. Je t’aiderai. Je vais bosser avec toi.
– Mais ce n’est pas une solution.
– Je lui ai expliqué la situation. Il n’a rien voulu entendre.

La stupéfaction passée, la colère me saisit. D’un coup, elle est là, violente, impossible à maîtriser. Je sors du bureau pour me jeter dans celui de Ludovic. J’interromps une réunion. Planté devant lui, je hurle, lui jette à la figure son incompétence, sa nullité, son manque de compréhension, son outrecuidance, le mépris qu’il a des autres. Il reste assis, stoïque. Les autres sont sortis. Ne restent dans le bureau que lui et moi. Il s’est levé et est repassé derrière son bureau. Le souffle court, je m’arrête. Il en profite :
– Vous savez, vos histoires personnelles ça ne me regarde pas. Vous ferez ce qu’on vous demande, c’est tout.
–Je suis flatté que vous ayez pensé à moi, mais je vous assure, ce n’est pas le moment.
– Philippe m’a expliqué. Votre mère est à l’hôpital. Ça vous empêche de travailler, c’est ça ?
– Mais, il a dû…
– Philippe m’a tout dit. Et alors, le monde s’arrête ? Ici, on travaille. On a une application à développer. Tu as une application à développer. Et c’est maintenant, pas dans 2 mois. Et si ça se passe bien, ce dont je ne doute pas, ce sera tout bénéfice pour toi. Ça peut être un bon moyen de te distinguer des autres et de prendre d’autres responsabilités
– Mais, putain, vous ne comprenez rien. Je m’en fous d’avoir de nouvelles responsabilités. Ce n’est pas le sujet.
Je hurle. On doit m’entendre dans les autres étages. Je réalise que je perds mon temps. Je m’arrête, net, le regarde dans les yeux. On ne convainc pas un type comme lui. Ça ne sert à rien. Je regarde son bureau, si bien rangé. Une bouffée de colère efface toutes les autres. Elle est froide, calculée. La pression à laquelle j’ai cédé en criant, en lui jetant à la face tout ce que je pensais de lui depuis plusieurs semaines a disparu. Puisqu’il ne veut pas comprendre, je vais lui faire comprendre quand même. Par la force, s’il le faut. J’avise un mug posé sur sa droite.

Une main vient se poser sur mon épaule. Ludovic, mon n+1, qui vient d’entrer, est derrière moi : « Viens. On va boire un café. » Je touille lentement un café devenu froid. Un soleil de fin d’hiver éclaire lentement le boulevard. Les voitures s’arrêtent au feu, redémarrent. C’est un lundi comme un autre. C’est Philippe qui rompt le silence en premier :
– Ta mère ?
– Comme d’habitude. Rien de nouveau. Encore un jour ou un mois. Les médecins ne savent pas. Enfin, c’est ce qu’il disent.

Ma mère est à l’hôpital depuis presque 6 semaines. Elle est en phase terminale, sous respiration artificielle. Contre les 3 cancers qui se battent entre eux ou qui se liguent contre son corps fatigué, il n’y a plus rien à faire. Même pas espérer. Ou alors que cela finisse le plus vite possible. Pour elle et pour tout le monde. Mon regard attrape celui de Philippe :
– J’aurais dû lui coller ma main sur la figure.
– Cela n’aurait servi à rien. C’est un con, tout le monde le sait.
– Oui, mais on n’a pas le droit de faire ça.
– Va voir ta mère. Si tu ne veux pas revenir aujourd’hui, ne reviens pas. Je me charge du reste.

Je ne sais même plus si je lui ai dit merci. En me dirigeant vers la bouche de métro, je pense au jour où j’ai annoncé à ma mère que mon père était décédé. C’était juste avant qu’elle ne soit hospitalisée. Ce jour-là, elle m’a pris dans ses bras. C’était la deuxième fois. La première fois, c’était lorsque ma copine m’avait quitté.

Un mois plus tard, un dimanche matin. L’hôpital vient d’appeler pour annoncer le décès de ma mère. C’est mon épouse qui a eu l’interne de garde. J’ai beau me dire que c’est mieux ainsi, les larmes coulent. Elles deviennent torrent. Mes épaules ploient, ma tête plie, mon corps se rétracte. Je pense à elle, à mon père 2 mois plus-tôt. En fait non, je ne pense à rien. Je me vois de l’extérieur. Je m’étonne presque de pleurer.

Une volée de marches à descendre. La salle est grande, froide, claire. Pas de fenêtre, ni d’éclairage naturel. Des néons, juste des néons en guise de lumière. Les sous-sols, probablement. Sur la droite, une deuxième pièce, plus petite. Au sol, le même carrelage blanc. Sur les murs, la même peinture blanche. Au fond, une note lumineuse, incongrue. Un petit bonhomme blanc sur fond vert indique l’issue de secours. Il semble courir, comme s’il était pressé. À hauteur d’homme, des portes de casier. Elles sont grisées, en métal et équipées d’une poignée.
Un employé, affublé d’un costume gris sale, d’un pantalon bouchonné sur les chevilles et d’une veste trop large aux épaules tombantes, attrape la poignée et tire le tout vers lui. Je remarque une tache sur sa cravate. Probablement une tache de gras.

Je pense à la maison de ma grand-mère, elle sera là demain, pour l’enterrement. J’ai envie de demander si on ne peut pas envoyer le corps là-bas, dans sa maison, l’ancien relais de poste au porche et aux volumes monumentaux, qui dans une autre époque, permettait d’accueillir les voitures à cheval et leurs voyageurs. Là où j’ai passé tous mes mercredis et tous mes week-ends d’enfant. On la mettrait dans le salon du bas, près du piano à queue ou dans le salon du haut, elle serait bien mieux qu’ici. Et nous aussi. J’imagine les tasses de thé, le froid derrière les vitres, la chaleur des tissus, des éclairages doux et des couleurs chaudes. On parlerait à voix basse, doucement pour ne pas déranger ceux qui se taisent. On attendrait Monsieur le Curé qui a promis de passer après ses visites. Ma grand-mère aurait déjà sorti le cognac : « Monsieur le Curé. Juste un petit fond, pour vous réchauffer. » Je savais déjà ce qu’elle allait dire.

Je regarde le visage de ma mère, allongée sur sa planche de métal. Je crois bien que j’ai honte. Elle avait toujours dit : « Je ne veux pas mourir à l’hôpital. » Elle y aura passé les derniers mois de sa vie. Demain, elle sera enterrée au cimetière du Montparnasse, à côté de son deuxième mari avec qui elle n’avait vécu que quelques années.

Je me tais. Il n’y a rien à dire. Les rares mots prononcés résonnent sur les murs et n’en finissent pas de mourir. Alors on se tait. En sortant de l’hôpital, les oiseaux chantaient. On aurait dit un début de printemps. Je ne sais plus qui a dit : « Au moins, il fera beau pour l’enterrement. »