Ma mère a encore trop bu

Venir chercher sa mère, aux urgences.


« Ta mère est à Cochin, aux urgences, tu peux aller la chercher ? C’est la voisine qui m’a prévenue. Elle l’a trouvée inconsciente dans l’escalier et a appelé les pompiers. Je suis en province et ne pourrai pas arriver à Paris avant demain matin. »
Les urgences de Cochin, dans la famille, on les connaît bien. Ma mère y est régulièrement amenée pour un lavage d’estomac ou une mauvaise chute. Mais depuis que tous les enfants ont quitté la maison, c’est surtout mon beau-père qui s’y colle. Sauf quand il n’est pas lui-même à Paris.

Je me présente trois quarts d’heure plus tard à l’accueil. Ma mère dort, m’explique-t-on, il faut attendre qu’elle se réveille. Comment va-t-elle ? Que s’est-il passé exactement ? Ils ne savent pas, c’est le médecin qui pourra me renseigner. « Installez-vous, on vous appellera. » Je pensais que nous en avions terminé avec ces épisodes hospitaliers. Ma mère était passée à deux doigts de la mort l’année précédente. C’est moi qui l’avais trouvée alors qu’elle avait ingurgité un mélange alcool-médicaments. Une fois de plus, mais cette fois-ci elle avait accepté de suivre une cure de désintoxication. À la sortie, elle était restée abstinente et avait continué de se soigner. Pendant plusieurs mois elle avait de nouveau semblé aimer la vie.
Elle a donc finalement recommencé à boire. Je l’avais trouvée désemparée la dernière fois que nous nous étions vues, avant les grandes vacances. J’avais compris qu’avec le temps elle ne savait pas bien quoi faire de cette joie retrouvée. Je m’étais fait la réflexion que ses angoisses lui manquaient.
Après deux heures d’attente, on m’indique le numéro de la chambre. Dans quel état vais-je la trouver ? Physique, mais aussi moral. Et cette situation est tellement humiliante pour elle. En même temps, elle sait bien que je ne la juge pas, que je suis là pour l’aider. Je la trouve dans une chambre seule, allongée avec une perfusion dans un bras. Au moment où je me baisse pour l’embrasser et lui demander comment elle se sent, je vois que ses deux poignets sont attachés à la structure métallique du lit. Elle m’accueille sans aménité : « Donne-moi mes vêtements, détache-moi, on s’en va ! » « Si tu veux, mais je vais d’abord voir le médecin, et lui demander si tu peux sortir. » « Non, détache-moi ! » Elle tire sur les liens, s’agite dans le lit. Je tente de lui parler, mais elle ne m’écoute pas.
Une fois je l’avais aidée à s’enfuir de Cochin, en sautant par la fenêtre. C’était après une nuit passée à l’hôpital : elle semblait alors en pleine maîtrise de ses moyens. Rien à voir avec l’excitation d’aujourd’hui. Mais au nom de quoi une fille devrait-elle contraindre sa mère à demeurer prisonnière d’une chambre d’hôpital ? Le nœud semble facile à défaire. Et cette situation est insupportable.
Une infirmière a été alertée par le bruit. « Ma mère voudrait sortir. Je la ramène à la maison. » « Non, c’est trop tôt, elle est encore alcoolisée, et nous devons continuer à l’hydrater. Madame, s’il vous plaît, calmez-vous. Votre fille est là, vous pourrez sortir dans quelques heures. » « Je vais très bien. Je veux sortir maintenant. Détachez-moi ! »

Restée seule avec ma mère, je tente de la raisonner. Je lui parle avec tendresse. Cette tendresse que je tiens d’elle, qui nous a si souvent protégées, ensemble, du monde. Mais je suis aussi très en colère. Je lui en veux terriblement de nous infliger cela, à elle et à moi. Ou à moi et à elle. Alors je l’engueule, je gueule, elle gueule. Cette fois-ci ce sont deux infirmiers qui entrent dans la chambre. Ils me demandent de sortir et d’attendre dans le couloir. « Qu’est-ce que vous allez faire ? » Ils ferment la porte derrière moi.
Quelques minutes plus tard, ils quittent la chambre, où je peux de nouveau entrer. Ma mère n’est plus allongée dans le lit mais sur une sorte de table, plus élevée. Tous les membres maintenus dans une camisole de force, fixée aux montants. Et elle continue d’ordonner qu’on la détache. Je suis partagée entre la tristesse, l’exaspération et l’amusement face à son entêtement. C’est ce que j’ai aussi toujours admiré chez elle : cette capacité à mépriser les diktats. Mais là, l’énergie mise à se révolter me semble stérile. Je voudrais qu’on puisse quitter cet endroit déprimant pour toutes les deux. Et je trouve qu’elle n’y met vraiment pas du sien. Comment le pourrait-elle, attachée, humiliée, devant moi qui ne sais que lui demander de se calmer ? Mieux vaut sortir que continuer à lui infliger mon regard.

Les couloirs des urgences sont plutôt vides ce soir-là. Mais la porte de la chambre voisine de celle de ma mère est ouverte et j’y vois une jeune fille, habillée, en train de discuter avec un infirmier. Yeux de chat, voix de miel : elle l’aguiche ouvertement. L’infirmier est aimable, sans plus, puis finit par la quitter. Elle s’installe alors, debout, sur le seuil de sa chambre, avec l’air de guetter le chaland. Et effectivement, dès que quelqu’un passe, elle l’interpelle et lui parle avec convoitise. Très jolie, très aimable : son charme opère à tous les coups. Même les infirmières les plus revêches semblent séduites. La voilà qui saute dans les bras d’un jeune homme de son âge et lui roule un baiser de tous les diables. Il lui demande de prendre ses affaires et ils s’en vont. Je n’aurai pas compris ce que cette fille faisait dans une unité psychiatrique des urgences. Reste que cet épisode m’a un peu détendue.
Finalement le médecin me convoque dans son bureau. Je n’attends rien de cette rencontre, si ce n’est qu’il m’indique quand ma mère pourra sortir. Je redoute le discours moralisateur. « Votre mère a fait un coma éthylique. Elle avait 6 grammes d’alcool dans le sang. C’est énorme. » Que suis-je censée répondre ? « Ce n’est pas la première fois que nous l’accueillons à Cochin pour des problèmes d’alcool. Il faut qu’elle se soigne. » « Elle a été soignée il y a quelques mois. Elle avait arrêté de boire. » « Eh bien elle a recommencé. Il faut que vous l’hospitalisiez, sinon elle risque un accident très grave, dont elle ne réchappera pas comme aujourd’hui. Et puis elle ne peut pas recommencer à finir comme ça aux urgences régulièrement. Ce n’est pas une solution. » Il n’est pas aimable. Je voudrais qu’il montre un peu de compassion. Même si ma mère n’a sans doute pas été le patient le plus facile de la soirée. « Vous allez l’hospitaliser ? » « Je ne sais pas. Si elle le souhaite. » « Même si elle ne veut pas. À ce stade, vous devez l’hospitaliser de force, son mari et vous. » « Je ne peux pas faire ça. Dans l’immédiat, je voudrais la ramener chez elle. On verra après. J’en discuterai avec elle et mon beau-père. » « Comme vous voulez. Mais je vous aurai prévenue. Maintenant, il faut attendre que le taux d’alcool descende encore. L’infirmière vous dira quand vous pourrez partir. »
Une heure plus tard, je retrouve ma mère en train de se rhabiller. Un peu ébouriffée et barbouillée, mais toujours aussi remontée. Je n’ai rien pour qu’elle se nettoie le visage. Ses vêtements sont froissés. « Allez, on y va. Qu’est-ce qu’ils font chier ! Est-ce qu’ils ne peuvent pas nous laisser tranquilles ? » « Mais maman, la voisine t’a retrouvée inconsciente dans l’escalier. C’est elle qui a appelé les pompiers. » « Et alors, à quoi ça sert de m’amener ici ? Ils pouvaient me remonter à la maison. »

J’aimerais tellement que parfois elle baisse la garde. Qu’elle cesse de vouloir toujours être plus forte que l’alcool, que les médecins, que nous, son mari, ses enfants. En fait je crois que j’attends qu’elle s’excuse. Ou qu’elle manifeste un peu de reconnaissance, face à mon amour, ma patience, mon indulgence. Mais elle est comme un animal sauvage qu’on tenterait de dompter. Elle se moque qu’on s’occupe d’elle – « pour son bien… » –, qu’on lui prodigue douceur et tendresse quand elle n’aspire qu’à s’échapper de la vie. D’ailleurs elle ne m’a jamais demandé de l’aider. Juste de la comprendre un peu.
La maison est trop proche pour que nous prenions un taxi. L’air frais du soir nous fera du bien. Ma mère n’est pas très solide sur ses jambes, mais je la soutiens. Nous ne parlons pas. Que dire ? Le café à l’angle de la rue est en train de fermer. Elle me tire vers la porte. Nous entrons bien que les chaises soient déjà toutes posées sur les tables. « On se prend une p’tite bière ? »