J'ai serré les dents

Avoir 16 ans et avorter en Espagne.


Un jour, on m’a demandé : « Pourquoi es-tu si méfiante ? Tu ne fais pas confiance aux gens, même à ceux qui t’aiment, et tu vois le mal partout. » Je n’avais pas pu répondre. Je m’étais renfermée sur mon secret, si secret que j’avais presque réussi à l’oublier. Oublier quand il fallait trouver les mots pour le formuler, mais pas oublier l’empreinte qu’il avait laissé.

Il y a des faits qu’on ne peut jamais raconter, parce qu’à chaque fois, on les revit si fort qu’on est à nouveau écrasé de chagrin. Il suffisait de nier. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ? Ces souvenirs, ceux que je tire de mon plein gré de mon grand sac à oubliettes, je les aime, je les ai apprivoisés, j’en ai ôté les épines. Ils font partie de moi. Ce sont de vieux bonbons dont j’aime l’acidulé même si parfois ils ont un goût de larmes, mais si léger que le sel en est doux sur mes joues. On devrait nous dire dès le début que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Nous donner un mode d’emploi, des conseils, des ruses pour échapper au pire. On devrait nous dire que les épreuves s’enchaînent et que le silence détruit !

Ma vie commençait à peine que déjà les soucis faisaient partie de mon quotidien. Un père en prison, absent pour ma naissance, une mère dépassée, bouleversée, épuisée par une grossesse difficile. Les premiers jours de ma vie en disaient long sur l’avenir qui m’attendait. Enfance douce et si malheureuse pourtant. Un frère. Mon petit frère, admiré et adulé. Mis en avant à chaque instant, dorloté, chouchouté, préservé, et moi dans son ombre. Je n’étais que la « grande sœur d »e, que la « fille de ». Toujours souriante et pleine de vie, attirant les regards pour un peu d’attention, si vite reportée sur le petit être fragile et doué qu’était mon frère. Admirable pour certains, battant pour d’autres. Ma place n’était nulle part, la sienne était partout. Le divorce de mes parents fut difficile, mon frère avait du mal à comprendre. C’était compliqué pour moi aussi, mais qui aurait pu m’écouter ? Leur attention était pour lui. Je l’ai soutenu, je l’ai aidé, je l’ai aimé, je l’ai adoré ! C’était mon rôle après tout, le surveiller et le relever quand il en avait besoin. Nos vies ont changées, un week-end chez papa, la semaine chez maman. Double Noël, double anniversaires, double vacances. Tellement changées que ma mère s’est remariée, et de ce mariage, suivirent 2 autres petits frères. Perdue et anéantie dans ce monde masculin, je revêtis mon habit de grande sœur et serrais les dents. Jusqu’au jour où la pression fut trop grande. Du haut de mes 14 ans, je pris la décision de partir vivre chez mon père. Fatalité ? Fuite ? Un peu les 2 je crois.

Mon père est un homme bien. Il a appris de ses erreurs et payé son dû, mais mon père n’en est pas vraiment un. Il est homme, enfant, adolescent, alcoolique. Nouveau rôle pour une nouvelle vie. Finis les couches, les biberons, les petites voitures, me voici plongée plus vite que prévu dans la vraie vie. Bonjour papiers, ménage, cuisine, lessive, repassage. Je viens d’une famille espagnole du côté de mon père, alors pour eux, c’est normal. Normal qu’à 14 ans je fasse tourner une maison, et que je m’occupe de mon père. Les rôles étaient inversés. Les pires moments sont ceux où j’ai été impuissante, devant l’alcool et ses dégâts. Impuissante car la force me manquait pour l’aider à se relever ; et perdue quand je me retrouvais à border mon père ivre. Puis, elle est arrivée, une femme dans la vie de mon père. Miracle ? Non, le début de la fin.
J’avais toujours souhaité que mon père refasse sa vie, après tout, si ma mère avait réussi pourquoi pas lui ? Les semaines passent, un repas en sa compagnie le soir ; les mois passent, elle dort à la maison parfois ; et vient le jour de l’emménagement. Elle et ses 4 enfants, une fille et 3 garçons. Vous connaissez Cendrillon ? C’est exactement ce que j’ai vécu. Une bonne ! Voilà ce que j’étais devenue. Au service des uns et des autres : rentrer de l’école, passer l’aspirateur, faire à manger, mettre la table, débarrasser, faire la vaisselle, un coup de main peut-être ? Jamais. Les mois ont passé, la fatigue se faisait ressentir, mon niveau scolaire était alarmant. Mes absences répétées devenaient critiques pour mon avenir, et mon corps ne suivait plus. J’ai serré les dents, et continué de croire qu’un jour ma vie serait meilleure. Mais un soir, tout a basculé. Mon père et sa compagne étaient partis en vacances, 3 de ses enfants étaient chez leur père, mais le plus grand était là. Âgé de 18 ans, apprenti cuisinier, il vivait en horaire décalé. Je passais mes journées seule et mes soirées devant ma télévision. Je l’évitais, partais toujours me coucher avant qu’il ne rentre, quelque chose chez lui me terrifiais. Mais un soir, je me suis endormie dans le canapé… Réveillée en panique, l’air me manquait. Je pensais faire un cauchemar, mais la réalité de mes yeux grands ouverts m’indiquait que je ne dormais plus. Sa main me bloquait la bouche tandis que l’autre s’aventurait sous mes vêtements. Me débattre, essayer de crier, essayer de partir – sa force était supérieure à la mienne. Ses mains me clouaient au canapé, j’étais incapable de bouger. Son regard était vide, froid. Sa respiration sifflante. Il m’ordonnait d’une voix grave, remplie de haine, de ne pas bouger. Il répétait sans cesse « Arrête de te débattre, tu verras, tu vas aimer. » Mes hurlements étouffés ne le faisait pas ciller, mes larmes me trempaient les tempes, me brûlaient les yeux mais son visage restait impassible. Et puis, il y a eu cette douleur, cette horrible douleur qui me cisaillait les entrailles. Il avait réussi, malgré mes coups, mes cris, mon agitation, il avait réussi. Quand il eut fini, quand il enleva enfin sa main de ma bouche, la douleur de l’air s’infiltrant enfin dans mes poumons me bouleversa. Il se leva, se rhabilla et monta se coucher. Sans un mot.
Je suis restée là toute la nuit, à pleurer. Terrorisée et perdue. Quand l’aube pointa le bout de son nez, je fus prise d’un besoin soudain de me laver. D’enlever son odeur, la présence de ses mains sur moi. Je suis restée sous l’eau chaude de la douche pendant de longues minutes, frotter chaque partie de mon corps avec intensité, désespoir. J’étais sale, et ça ne partait pas. J’étais sale à l’intérieur.

Durant les semaines qui suivirent l’absence de mon père, je prenais garde à l’éviter soigneusement. Profitant de la journée pour prendre des affaires, je passais mes nuits dans les bois derrière chez moi. L’été arrivait et l’air était doux, les nuits étaient calmes. Puis, mon père rentra enfin. J’aurais dû parler, j’aurais dû lui dire, mais je n’ai pas pu. Incapable d’avouer ce qu’il m’avait fait. Les mois passèrent et il faisait comme si de rien n’était. La peur ne me quittait pas. Je pensais que tout était terminé, qu’il ne recommencerait plus. Mais j’ai eu tort. 3 mois après, il recommença. Il rentrait dans ma chambre le soir, il m’ordonnait de me taire, me frappait et me violait. Il n’avait pas peur. Pourtant sa sœur dormait dans la même chambre que moi. Il me souillait jusqu’à l’âme, me disait que j’aimais ça, que ça se voyait. Mes cris s’épuisaient à force, mon corps était couvert de bleus. Pendant des mois, j’ai enduré sans rien dire. Il avait réussi à me faire croire que je le méritais. Abusée, humiliée, épuisée, je n’étais que l’ombre de moi-même. Enfermée dans mon silence. Un matin, des éclats de voix me sortirent de mon sommeil, c’était la fin. Mon père était de nouveau célibataire. Comment vous expliquer la joie que j’ai pu ressentir, le soulagement… Égoïste peut-être mais remplie de l’espoir de jours meilleurs. C’est ce que je croyais.

Quelques semaines après leur départ de la maison, je réapprenais à vivre doucement. L’hiver avait déposé une couverture blanche merveilleuse, le mois de novembre annonçait un hiver glacial, il faisait très froid chez moi, la maison était mal isolée mais je m’en fichais, j’étais heureuse d’avoir froid plutôt que d’avoir mal. J’aimais cette période de l’année, elle offrait des paysages magnifiques. Le mois de novembre passa très vite. Noël, le nouvel an, tout s’enchaînait.
Un matin, sur le trajet pour aller prendre le bus, je me suis sentie mal. Prise de vomissements, je décidai de rentrer chez moi. Pensant à une simple gastro, je restai au chaud et attendis que ça passe. Mais lorsqu’une semaine après, jour pour jour, je vomissais toujours, un éclair de lucidité me frappa. Je couru à la pharmacie du village, demandai un test de grossesse et partis m’enfermer dans ma salle de bain.
Je regardais cette tige, cette languette, ce bout de plastique et j’ai prié. Prié pour que ça ne soit pas vrai. Je prenais la pilule, c’est impossible ! Je suivis les indications sur le mode d’emploi. Je n’eus pas besoin d’attendre la minute réglementaire pour un résultat plus sûr. À peine avais-je commencé, que le résultat s’était affiché. Positif. Les larmes coulèrent de mes yeux sans que je puisse m’arrêter. Je hurlais, recroquevillée sur le sol de ma salle de bain. La nuit fut longue, je devais trouver une solution. Impossible de me rendre au collège, je décidai d’appeler une amie, elle arriva à la maison et je lui tendis le test de grossesse. Je ne lui ai pas parlé des détails, de ce qu’il m’avait fait, ni à elle, ni à personne par la suite, je lui ai juste demandé de me descendre avec son scooter à l’hôpital le plus proche. Ce qu’elle fit. Au planning familial, je rencontrai une dame très gentille, évitant les détails, je lui expliquai ma situation. Une échographie était prévue le soir même avec le gynécologue de garde. Dans la salle d’attente, je ne parlais pas, j’étais incapable de lui expliquer. Très froid au premier abord, le gynécologue finit par se détendre. Il m’installa sur la table, recouvra mon ventre de gel tandis que je regardais par la fenêtre. Il bougea la sonde plusieurs fois et d’une voix grave me demanda de regarder l’écran. Je refusais catégoriquement. Je ne voulais ni voir ni savoir. Un silence flotta dans la pièce puis j’entendis résonner les battements de son cœur. Ma respiration se stoppa net et je tournai la tête instinctivement vers l’écran. Ce que je vis à cet instant me terrifia, il était là et bougeait. Sa tête, ses bras, ses mains, ses doigts, ses jambes, ses pieds… Tout était visible. Un véritable choc. Je ne m’attendais pas à ça. Le gynécologue poursuivit la consultation en silence, mon regard restait scotché à l’écran. Il me tendit du papier pour enlever le gel et m’invita à le rejoindre dans le bureau. Je m’installais en face de lui, encore retournée par les images. Les battements de son cœur résonnaient inlassablement dans ma tête. Machinalement, je mis la main sur mon ventre… Après de longues minutes de silence derrière son ordinateur, ce dernier me regarda d’un air grave et pris une profonde inspiration : « Vous êtes actuellement à la seizième semaine de votre grossesse, c’est-à-dire à 4 mois. L’IVG en France est praticable jusqu’à la douzième semaine, ce qui veut dire que c’est impossible… »
Je ne l’écoutais plus vraiment, par bribes seulement j’entends que « j’étais dans un stade avancée de grossesse », « l’absence de symptômes évidents comme la prise de poids s’appelle un déni », « vous devez prendre une décision. » Je le coupais. Il fallait qu’il me dise quoi faire. « Vous ne pouvez plus pratiquer l’avortement légalement en France. Vos agissements sont réduits, nous parlons aujourd’hui non plus d’un fœtus mais d’un bébé, une vie s’est installée en vous, son cœur bat, ses membres se forment, ses poumons se développent de jour en jour. 4 mois de grossesse, ce n’est pas rien vous comprenez. Il y a toujours une porte de sortie dont je vais vous faire part, mais seulement parce que je suis médecin, en ce qui concerne le reste vous allez devoir réfléchir correctement à la décision que vous prendrez, on parle aujourd’hui d’une vie que vous avez le pouvoir d’achever ou pas. Un être grandit en vous et vous serez la seule responsable sur son droit de vie ou de mort. » Une leçon de morale ? Je n’avais pas besoin de ça. Je n’avais pas besoin de ses mots, de ses conseils, de son avis, je voulais juste une solution. « Vous considérez aujourd’hui cette grossesse comme un problème du haut de vos 16 ans mais considérez la peut-être comme une solution. »
Abasourdie par son discours, ma bouche s’ouvrit mais je sentis la main de mon amie faire pression sur la mienne, je décidai de le laisser finir. « Bien. Il existe certains pays qui pratiquent encore les IVG même une fois le délai légal en France dépassé. Je vous donne une plaquette qui récapitule toutes ces informations. Les Pays-Bas et l’Espagne sont les pays pratiquant ces interventions. Prenez le temps de la réflexion. » Il se leva d’un coup sec, contourna son bureau, se plaça devant moi et me tendit la main.

Dans le couloir menant à la sortie, je restais silencieuse. Mon amie marchait devant moi. Une fois arrivée à l’extérieur, machinalement, elle sortit son paquet de cigarettes et m’en proposa une. Je regardais le paquet tendu et déclina son offre. C’est à ce moment précis qu’elle craqua. Elle comprit ce qui m’arrivait, elle l’avait vu. Elle pleura dans mes bras sans que je sache quoi faire. Je ne pleurais pas, je n’y arrivais pas. Je pris l’initiative de conduire pour nous ramener. Durant le trajet, les mots du médecin, son ton autoritaire, son attitude me mirent en colère. Contre lui, contre tout. Je dormis peu cette nuit-là. Je lisais les plaquettes d’informations, je cherchais sur Internet des explications. Puis je compris que je n’avais plus d’autre choix que d’en parler à mon père. À mon réveil, les images de la veille étaient encore floues. Je me levais et me rendis dans ma salle de bain, le reflet que je vis dans mon miroir me terrifia. J’avais doublé de volume, mon ventre, mes joues, mes mains, mes hanches, mes jambes. Je ne me reconnaissais pas. Mon ventre arrondi était énorme, c’est ce matin-là que je le sentis bouger pour la première fois.
Refusant d’aller à l’école, je retournais me coucher. Janvier se termina rapidement, février, mars… J’étais enfermée dans un silence terrifiant. Je voyais mon corps changer de jour en jour. Je le sentais bouger de plus en plus. Mes vêtements devenaient toujours plus petits. Finis les jeans et les tee-shirts, bonjour au jogging et aux polaires. Les vêtements larges me cachaient et m’enfermaient. Le temps défilait et je ne savais plus comment agir. Un jour, en cours de français, j’ai pris la décision de me livrer à quelqu’un. Je demandais à une amie de classe de venir avec moi à l’infirmerie, prétextant un mal de ventre. Assise dans le couloir en attendant mon tour, elle finit par me demander ce que j’avais. Incapable de lui expliquer, je la fis venir vers moi, pris sa main et la posa sur mon ventre. Il choisit ce moment pour donner un coup. Elle poussa un cri et s’éloigna de moi à une vitesse folle. J’ouvris lentement ma polaire et laissai apparaitre mon secret. En larmes, je ne pouvais plus la regarder ; choquée, elle était incapable de me parler. L’infirmière arriva. Je pris place en face de son bureau. Les mots ne sortaient pas, la vérité était trop dure. Je fis la même chose avec elle, me levait, ouvrir ma polaire et attendis. Elle resta silencieuse de longues minutes. Son visage passait d’une émotion à l’autre. Elle finit par me demander que je lui explique. Je m’exécutais, en prenant soin d’éviter les détails. Impossible de dire que je n’étais pas consentante, impossible de l’avouer. Elle m’écouta et m’allongea sur le lit dans la pièce annexe, m’ordonna de rester couchée jusqu’à la fin de la journée et de me reposer.

Le sommeil me guettait quand une voix forte me terrorisa. Mon père était là. Il hurlait. Je ne savais pas ce qu’elle lui avait dit, ni ce qu’il savait. L’infirmière me demanda de venir dans son bureau, mon père m’y attendait déjà. Énervé d’avoir dû quitter son travail, il me lança un regard noir. L’infirmière lui dévoila mon secret. Mon père, assis à côté de moi, ne m’a pas regardé une seule fois. Il n’a pas prononcé un mot. Son visage était fermé, ses lèvres closes, seuls ses poings serrés trahissaient son état. En silence, nous regagnâmes la voiture. Il démarra, roula à vive allure, et je me rendis compte que nous ne prenions pas le chemin de la maison. Arrivés devant chez elle, l’horrible ex belle-mère, mon sang ne fit qu’un tour. La conversation qui suivit fut tendue, des éclats de voix, de la haine, de la colère, du déni. Il était là. Il refusait d’admettre. Mon père en colère, me prit par le bras, me ramena à la voiture puis à la maison. Sans un mot, il partit se coucher. Seule dans ma chambre, je laissai exploser toutes les larmes que je retenais, toute la tristesse, la peur que j’avais. Je fini par m’endormir d’épuisement.
Le lendemain matin, une voix familière me troubla. Je me levai et décidai d’aller voir qui c’était. Je découvris ma mère et mon père dans le salon. Il l’avait appelée. Je ne voulais pas la voir. Je m’enfermai dans la salle de bain et attendis son départ. Mon père furieux partit à son tour. Le lendemain, mon père me fit monter dans la voiture prétextant un rendez-vous pour évaluer mon état, et descendit en ville. Je compris le piège trop tard. Il avait donné rendez-vous à ma mère dans un café. Je me souviens les entendre parler, les entendre exposer les solutions. Je me souviens avoir entendu ma mère me demander ce que je voulais. J’ai refusé l’accouchement sous X, j’ai émis l’hypothèse de le garder, mais au final, ils ont tout décidé pour moi.

Une semaine plus tard, me voici dans la voiture, avec ma mère et mon père, nous roulons direction Amsterdam. Écouteurs dans les oreilles, je me coupais du monde. Le rendez-vous avec le médecin de la clinique se passa rapidement, il était catégorique, le délai était dépassé. Sans aucune hésitation, mes parents reprirent le chemin, direction Barcelone. Le 30 mars 2009, arrivée à Barcelone aux alentours de 7 heures du matin. 8 heures, rendez-vous à la clinique. 8 h 30, examen gynécologique, premier refus du médecin, mon père intervient, propose une somme d’argent supplémentaire, validation du médecin. Durant l’échographie, mon père quitta la pièce, ma mère resta. 9 heures, rendez-vous avec l’anesthésiste, 9 h 30, rendez-vous avec le psychologue. 11 heures, sortie de la clinique avec un rendez-vous pour l’IVG le lendemain à 8 heures. L’après-midi, je restais enfermée dans la chambre d’hôtel, mes parents partirent faire le tour de la ville. Le soir, quand ma mère rentra, je fis semblant de dormir et ne bougea pas jusqu’à ce que le sommeil m’emporte. Le lendemain, 8 heures, arrivée à la clinique. Mes parents semblent sereins, calmes mais un silence de plomb règne entre nous depuis hier. 8 h 15, prise en charge par l’équipe médicale tandis que mes parents restent dans la salle d’attente. À partir de ce moment-là, je n’ai plus la notion de l’heure. Plongée dans une atmosphère glaciale, aucune horloge ne traînait.
Installée dans un lit d’hôpital avec pour seul vêtement une blouse, je suis conduite dans une salle d’examen. Je me souviens avoir très froid, sans arrêt. Puis un médecin entre, me pose une perfusion sur chaque bras, une sonde, et repart. Une infirmière revient me chercher et pousse mon lit dans le couloir, j’arrive dans une pièce et ce que je découvre me fait encore froid dans le dos. Autour de moi, une dizaine d’autres femmes, toutes plus différentes les unes que les autres. Certaines pleurent, d’autres crient, une prie. Affolée et seule, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. De longues heures passent sans que personne ne vienne me voir. Puis un médecin arrive, sans un mot, il lève mon draps, enfile un gant, prend deux cachets et me les insèrent. Je demande une explication, sans réponse. Après quelque temps, je suis prise de nausée, je tremble de froid et ma vision est floue. Une douleur vive me fait pousser un cri, j’appelle une infirmière, lui demande une couverture supplémentaire, elle s’exécute. Je vois un lit passer, un autre, puis encore un… La douleur revient et je comprends enfin. Les contractions se rapprochent, mon ventre me tire, mon bassin me brûle. Je pleure. J’ai mal. Une contraction beaucoup plus intense que les premières me poussent à me redresser, sur les coudes, je sens alors quelque chose me déranger qui me pousse à écarter les jambes. Les contractions s’accélèrent, deviennent insupportables, je sens mon col s’ouvrir encore un peu plus, mais je sens surtout quelque chose sortir. J’appelle une infirmière, je hurle de venir m’aider. Une équipe complète arrive en trombes depuis le couloir, le médecin enfile un gant, lève le drap et va vérifier l’ouverture du col. Je l’entends dire que c’est le moment, je vois les infirmières courir. Une nouvelle contraction m’arrache un hurlement terrifiant et soudain, l’envie de vomir devient pressante. Je réclame une bassine, mais mon lit est déjà en mouvement. Une infirmière me passe la main dans les cheveux et me répète que ça va bien se passer, que c’est bientôt terminé. Je pleure et j’ai mal. J’arrive dans la salle de travail, ils me déplacent avec les draps et me posent sur une table munie d’étriers. Je positionne mes pieds et là, je sens un liquide chaud s’échapper. Je viens de perdre les eaux. Les contractions qui suivent sont inexplicables. Il n’y a pas de mots assez forts pour expliquer la douleur et la peur que je ressentais. « Poussez », « Encore », « On y est presque »… Et puis j’ai senti le vide. Il était sorti. Dans un dernier effort, j’ai relevé la tête et je l’ai vu. Dans les mains du médecin. Si petit, si fragile. Celui-ci s’est levé, l’a posé vulgairement dans un sac poubelle noir sur une table derrière lui puis est revenu vers moi.
Une porte s’ouvre, je vois ma mère avec un large sourire, et d’un coup, tout m’est revenu en mémoire. Instinctivement, j’ai posé la main sur mon ventre et là j’ai compris, c’était terminé. J’ai pleuré des heures, ma mère à mon chevet. La porte s’ouvre à nouveau, une infirmière arrive, il est l’heure du repas du soir. Soupe. Je n’en veux pas. Je refuse de la manger. Ma mère demande un lit d’appoint et décide de passer la nuit avec moi, dans cette chambre. Le cerveau encore embrumé, j’arrivais à peine à rester éveillée. La nuit fut longue, je me suis réveillée de nombreuses fois.

Le lendemain, à 8 heures, une infirmière rentre dans la chambre. Il est l’heure de quitter la clinique. Ma mère en profite pour sortir un instant, c’est l’anniversaire d’un de mes petits frères aujourd’hui. L’infirmière m’enlève la sonde, les perfusions et m’aide à me lever. Elle me donne des serviettes et je file dans la salle de bains m’habiller. Je perds beaucoup de sang et j’ai du mal à marcher. J’ai l’impression de ne pas pouvoir serrer les jambes, ça me fait mal.
9 heures, nous sommes dans la voiture, nous rentrons… Le trajet fut éprouvant. Les douleurs ne cessaient pas. Je perdais beaucoup de sang. Arrivée à destination, je montai dans ma chambre où je suis restée une semaine. Rétention d’eau, anémie, douleurs, fatigue – j’étais brisée. Une semaine que j’étais rentrée et tout le monde avait reprit le cours de sa vie. Tout le monde sauf moi. Désespérée, je pris une boite de somnifères et tentai de mettre fin à mes jours. Je me réveillai 2 jours plus tard, à l’hôpital. 2 semaines entières dans le service, puis je suis sortie. Le soir même, à table avec mon père, je fus soudain incapable de respirer, comme si quelque chose, un poids très lourd, oppressait ma poitrine. Je hurlai à mon père de venir dégrafer mon soutien-gorge, l’air revenait. Je mis les mains sur ma poitrine et découvris que mes seins étaient dur comme les pierres. Les montées de lait. Encore une chose que je ne savais pas, que personne ne m’avait expliqué. Obligée d’évacuer le lait moi-même, quel supplice. Un mois passa, les cours ne m’intéressaient plus, les professeurs me regardaient différemment, je me sentais à part. Plus rien ne m’intéressait.

Il revenait de temps en temps depuis que j’étais rentrée de Barcelone, le matin quand mon père était parti au travail et continuait de me souiller. J’avais mal, encore plus qu’au début, j’étais fragile. Puis j’en ai eu marre d’avoir peur et un matin, je décidai de l’attendre, arme de chasse chargée, devant ma porte d’entrée. Quand il l’ouvrit, le doute m’envahit, mais la peur prit le dessus et je lui ordonnai de ne plus jamais revenir. Il s’exécuta.
Un soir, je regardai mon corps, mes cicatrices, je fis couler un bain et me tailla les veines. Flash-back ! Réveil à l’hôpital, perfusions, long séjour, sortie. Il m’a fallu des mois pour recommencer à vivre et sourire.

Puis j’ai repris le cours de ma vie, mais les souvenirs étaient sans cesse présents. Aujourd’hui, écrire ces mots est une véritable épreuve. C’est un secret enfoui depuis 6 longues années. Un travail sur moi est nécessaire pour avancer. Une envie de partager cette histoire pour que d’autres ne se sentent pas seules comme je l’ai été. Un besoin d’aider, si les mots le peuvent, à faire comprendre que le silence est une fatalité.