L'agneau qui ne savait p (...)

Xavier a tué un des agneaux de la ferme et c’est l’incompréhension. Celle des autres pensionnaires du foyer, mais surtout celle des éducateurs qui l’entourent.


Une vague chaude frôle mon visage lorsque j’entre dans la salle. La lumière est tamisée, la musique ricoche contre les murs et me revient, j’ai le sentiment d’être la caisse de résonance de Pharrell Williams et de son thème « Happy ». Mélanie me saisit par le bras sans me laisser ni le temps ni l’espoir de refuser, m’entraîne sur la piste de danse et m’enjoint de bouger au rythme de la musique.
Mélanie est une jeune fille de 15 ans, avec une silhouette fine et de longs cheveux noirs et lisses, qui possède une sacrée poigne lorsqu’elle est angoissée. Ce soir de février, elle profite du Carnaval avec les autres.
Sur la piste de danse, Lourdés balance son bassin en avant et en arrière, elle tortille sur son crâne avec son index une mèche de cheveux, elle passe sa langue sous ses lèvres en faisant des grimaces. Plus loin, Didier saute en cadence avec la musique et rit sans cesse en tapant de ses paumes, les doigts crispés. Dans un recoin, Angelo conspire avec trois autres camarades, sans réussir à enlever son regard fixé sur les fesses de Myriam, laquelle danse avec Sophie.
Certains jeunes tournent autour du buffet, et particulièrement Michaël. Chacun semble avoir laissé au vestiaire ses problèmes. Tant mieux !Après les crises de fin d’année, les angoisses, les psychoses, les délires, et j’en passe, somnolent à la cave.
Un peu de tranquillité nous fait du bien.

Je suis éducateur social HES, un titre galvaudé pour expliquer que je travaille au sein d’une institution qui accueille des enfants avec des problématiques caractérielles, des troubles du comportement, des psychoses, des handicaps divers tant physiques que psychiques, et souvent issus de familles perdues face au diagnostic posé sur leur enfant, parfois même totalement démunies et déstructurées.
Ce soir, même si je suis au travail, je fais une parenthèse le temps du Carnaval, je m’accorde la liberté de danser avec Mélanie. Après trois heures devant l’ordinateur à aligner des chiffres et établir des plannings de travail pour les vacances de Pâques, j’ai un besoin irrésistible de faire autrement mon métier d’éducateur.
Je tourne dans la salle au son de la musique, les jeunes s’amusent, ils rient, ils dansent, ils se parlent, ils sont tous-là. Ce soir, ils ressemblent aux autres jeunes de leur âge, le monde me paraît plus juste. Ils profitent. Tous ?
Je danse, regarde. Dans les haut-parleurs, Stromae débite sa douce diatribe. Une sensation imprécise se dessine en écoutant les paroles, j’ai le sentiment qu’il manque quelque chose : « Qui dit proches te dit deuils car les problèmes ne viennent pas seuls. Qui dit crise te dit monde. Alors on sort pour oublier tous les problèmes. Alors on danse. Alors on danse. »
Mon collègue me demande :
– T’as vu Xavier ?
– Non, je viens d’arriver.
– Il est allé aux WC, puis il n’est pas revenu dans la salle.
– Combien de temps ?
– Je ne sais pas. Genre vingt minutes.

Il faut bouger rapidement, se disperser dans l’établissement, aller à sa recherche, pour retrouver Xavier et procéder méthodiquement en quadrillant la zone. Jérôme cherche dans le parc, Laetitia parcourt le jardin potager, Gilbert se charge de l’école. Le froid est mordant, après la chaleur étouffante de la grande salle, j’ai l’impression que mon visage est une surface cartonnée, rêche, glaciale par cette température : -2°. Le temps s’égrène lourdement, me donnant le sentiment d’être au ralenti. L’aiguille avance, rien au poulailler, une minute. Les chevaux sont calmes au manège, deux minutes. La porte de la ferme est verrouillée, je fais le tour par les clapiers et j’entre, vérifie chacun recoin, rien à signaler, neuf minutes. Je presse le pas vers le parc à machines, où sont les ânes, onze m…
Le mobile vibre au fond dans ma poche, un texto laconique : « Viens vite à la source ! » Je quitte la ferme qui est au coin opposé de la piscine, la source est un petit ruisseau qui traverse l’institution dans sa largeur, elle naît au pied d’un grand chêne. Souvent les adolescents vont y jeter des feuilles, des pierres, certains vont même tremper leurs pieds dedans. Les images s’agglutinent, se bousculent, virevoltent dans ma tête, j’accélère mes pas. Tous les signaux sont au rouge vif dans ma tête, un à un les événements de la journée me reviennent, quelque chose de désagréable va survenir. J’aurais dû me fier à mes aprioris, à cette sensation diffuse qui chatouillait mon ventre. Xavier n’était pas comme d’habitude ce matin au lever, il parlait sans cesse de vacances et de son envie d’aller en montagne cette année. Lui qui adore la mer. Son père resterait à Genève pour son travail et ils partiraient avec leur mère. Habituellement Xavier regarde en silence les autres, il construit dans sa tête le moyen de provoquer l’autre et lui de s’en sortir indemne. Ce matin il était logorrhéique, le teint hâve, les yeux cernés. J’avais souri en pensant au masque d’un raton-laveur.

Enfin je suis arrivé en bas des escaliers, j’ai le souffle court sans avoir fait pourtant d’efforts inconsidérés. L’angoisse grignote mon énergie. Je distingue la silhouette de Xavier en haut des marches dans la faible lumière des lieux. Il est mi-couché, mi-assis par terre, recroquevillé sur un objet blanc qu’il serre fermement entre ses bras, le bas de son corps semble plus sobre. Mes épaules se sentent libérées d’un lourd poids imaginaire que je portais depuis ma sortie de la grande salle.
Jérôme et Gilbert sont à côté de lui. À mesure que je m’approche de Xavier, je peux entendre sa respiration désynchronisée et ses pleurs silencieux. Lorsque je me trouve face à lui, il lève sa tête, son regard est hagard et son visage perle devant la lumière. Tout le bas de son corps est mouillé, l’objet blanc qu’il tient contre lui ressemble à une couverture en laine. En m’approchant, je réalise que ce que Xavier serre contre lui un petit agneau. La bête est morte. Lentement je laisse mes genoux se plier avant qu’ils ne se dérobent. Mon corps semble glisser vers le bas. Je suis à genoux et je sens la morsure glaciale du sol. À hauteur de son regard, je tends mécaniquement la main :
– Xavier il est tard, il fait froid et tu sembles fatigué. Il faudrait aller te reposer.
– J’ai tout fait pour qu’il apprenne. Ça n’a pas marché.
– Vas-y bonhomme, viens avec moi.
– C’est pas JUSTE ! Je voulais lui APPRENDRE.
– Viens, je t’accompagne.

Nous nous levons ensemble, face à nous se tiennent six résidents du secteur adultes, ils sont venus nous aider à chercher Xavier. Ils travaillent à la ferme, au jardin, ils entretiennent le parc. Ils nous observent. Une nappe de brouillard plane sur nos têtes, puis la nouvelle se dilate, elle envahit lentement et sans équivoque chacun des participants. Peu à peu leurs visages change d’expression, la surprise, la tristesse, la colère… Tel un essaim d’abeilles le murmure s’amplifie pour se métamorphoser en un bourdonnement épais. De bouche à oreille les mots transitent, soudain une jeune femme lâche un cri, fissurant ce bourdonnement réprobateur qui naviguait dans la salle : « Xavier a tué un agneau ! »

*

Lors du colloque de secteur, nul besoin d’informer les autres responsables de foyer de ce nous avons vécu la veille, la nouvelle a galopé à travers les chemins des foyers tel un cheval sauvage en Camargue. Chacun a entendu croître le son des sabots au fur et à mesure que l’information s’approchait de son foyer. Puis ce fut le tour de l’école, ensuite des ateliers ; avant la fin de la matinée tout l’institution était au parfum. Un sujet de conversation en ce mercredi de congé.
Xavier avait passé sa journée au lit avec 38,4° de fièvre et une dysenterie carabinée en n’ayant rien mangé, juste quelques pots de tisane pour s’hydrater, et un refus catégorique de prendre un quelconque médicament. C’était mieux ainsi, il aurait dû répondre aux questions de ses camarades, lesquels auraient été confrontés à un garçon dépité et muet. Peut-être même aurait-il dû échapper aux résidents adultes qui voulaient lui donner une leçon. Il avait l’interdiction formelle d’approcher la ferme et chacun veillait au grain depuis le lever. Ils avaient décidé de monter la garde vers les clapiers et la grange.

L’après-midi s’était déroulée entre rencontres, appels téléphoniques, colloques d’urgence, réflexions, rapports écrits et échange de courriels avec différents collaborateurs de l’institution, la direction, le médecin référent ; et la psychologue. Une saga émotive. Tous avaient leur solution prête : hospitalisation, mise à pied, expulsion, dénonciation, protéger les autres, changement de médication, amende et j’en passe. Chaque nouvelle proposition me remémorait le soir précédant et le récit chaotique qu’avait tenu Xavier peu avant de s’endormir. Un maelström vertigineux qui tourbillonnait à l’infini. Un exposé dantesque qui sombrait entre réalité, peur, croyances, angoisses et une incompréhension totale de ma part face à ce qu’il me racontait. J’avais contacté ses parents le soir même, il y avait urgence. Malgré l’heure tardive, j’avais eu un long échange téléphonique avec la mère. Au lendemain, très tôt, avant même de quitter mon domicile, j’avais eu le père au téléphone depuis Genève. Ils aimaient leur fils avec une passion indigente et désorganisée.

*

Maintenant je suis assis devant l’équipe et je les observe en silence : certains regardent par la fenêtre, inspectent leurs mains et regardent leurs pieds, d’autres ont le visage crispé ou attendent. La jeune stagiaire est au bord de larmes. Le colloque sera un mélange de jugements empêtrés dans des explications, d’échanges et d’incompréhension, toutes liées aux cauchemars interprétatifs de chacun : comment mettre en évidence ce drame personnel au sein duquel est pris Xavier ? Comment entendre les difficultés de l’équipe et rester juste dans ce que chacun vit ?
Je me dois et j’ai besoin de faire le vide dans mon transistor interne pour laisser la place à l’écoute active, cet outil de travail si précieux que nous avons dans notre métier. Afin d’entendre les récits de souffrance tant de fois énoncés et aller au-delà du symptôme, de la difficulté, du problème que nous vivons.

J’ai besoin pour moi, pour les autres, d’attacher les liens entre les différents éléments, de voir tout le système dans son ensemble, y compris en m’incluant moi-même : comment proposer un regard nouveau ? Comment rendre visible ce qui est invisible ? Dans les différentes interactions, la communication, la perception, les influences subtiles de chacun de nous face au comportement de l’autre, il y a un regard affectif. Ce regard est le lien entre les éléments qui composent le système. Nous sommes au sein d’un système. Ce système signale qu’un roman familial s’ écrit. C’est une évidence que l’équipe doit connaître, ce qui vit Xavier, sa version du monde, voir à travers ses yeux. Afin de lui accorder le pardon, l’absolution et surtout la compréhension. Mais il faut un traducteur. Suis-je à la hauteur ?
Les mots s’alignent naturellement lorsque je m’adresse aux autres :
« Je crois que nous allons épiloguer autour du sujet afin de combler les vides, de donner un sens à ce que nous avons vécu. Je vous propose de tricoter ensemble cette histoire pour mieux comprendre, peut-être même construire en quelque sorte un pull de compassion. Aussi tragique que puisse être cette histoire, aussi révoltante qu’elle puisse paraître, aussi injuste qu’elle puisse être ressentie, la réalité est que nous devons la voir avec les yeux de Xavier, à travers sa version du monde : une version triste, un échec et une deuxième mort. »
Personne ne semble indifférent à mes mots, les yeux reflètent de la surprise, et je tente d’être clair au milieu d’un récit hallucinant, parfois épouvantable, rébarbatif, et finalement si attrayant.
« J’ai eu une longue conversation avec les parents de Xavier et je pense avoir compris ses actes, du moins ce qu’il a voulu faire : l’agneau ne savait pas nager, il s’est noyé parce que Xavier est un piètre maître-nageur. »

Le temps paraît s’immobiliser parmi ces visages qui me regardent, ces questions suspendues en attente d’une réponse à venir, ce silence éphémère :
–Tu peux nous expliquer ? Mieux nous raconter son histoire ?
– Ça bombarde de tous côtés. Tout le monde nous pose de questions à l’école, aux ateliers, à la grande salle… Bref ! Qu’est-ce qu’on fait ?
– Le week-end approche, on devra informer les parents. Amalia est du genre pragmatique.
– Je n’ai nul envie de vous endormir avec une belle histoire ! Je voudrais juste que nous puissions tous comprendre la même chose, du moins ce que je crois avoir capté dans les intentions de Xavier, à travers les récits de ses parents et l’analyse faite avec la psychologue. Je tente de traduire un ressenti, de décrire une manière de voir le monde. Un monde composé en patchwork par un jeune de 14 ans, souffrant d’une psychose organique, ayant des troubles schizo-affectifs, et un regard équivoque de ce qui l’entoure. Une sorte d’éponge sensorielle qui s’approprie le monde, sans savoir ensuite quoi faire avec ces ressentis, ces affects. Nous savons que Xavier a développé très tôt une psychose durant son enfance, qu’il est compliqué de graduer sa médication et qu’il peut avoir des compulsions. Sa manière d’observer le monde est très particulière. Si nous ne prenons pas soin de le faire reformuler, nous ne sommes pas sûrs de ce qu’il a compris d’une simple consigne donnée.
Je fais une pause et je regarde les visages interrogateurs, les expressions de doute, de surprise, d’incompréhension. Je me donne du courage et je continue.
La famille de Xavier est de confession anglicane, des épiscopaliens très croyants et pratiquants. Le baptême est considéré comme nécessaire au salut de l’âme car il régénère et confère une nouvelle naissance spirituelle. Depuis l’âge de 3 ans Xavier montrait de troubles psychotiques, les parents ont fait le tour de divers pédiatres afin d’obtenir un avis différent, aucun n’a infirmé le diagnostic de base ni celui du précédant médecin.
C’est au sein de leur communauté religieuse que les parents ont trouvé un certain réconfort, leur foi les a menés à obtenir de la part de l’évêque de leur diocèse de faire baptiser Xavier à l’âge de 4 ans. Ils ont pratiqué un baptême par immersion totale. Xavier s’est noyé pour la première fois. Entendez-moi bien, tout ceci il faut le voir « imagé ». Il faut tenter de réfléchir comme un enfant de 4 ans qui, sans préavis, est plongé dans une piscine, désespère, boit la tasse, s’étouffe et croit mourir noyé dans une totale indifférence ; pendant que les adultes continue la cérémonie parce qu’ils veulent son bien. Lorsque nos facultés sont perturbées, quelle perception avons-nous du monde à 4 ans ?
– Je ne comprends pas : quel rapport avec l’agneau tué. Où veux-tu en venir ? On se fait attaquer de tous côtés. Tu t’en rends compte ? Notre travail est pointé du doigt, parce qu’on n’a pas su faire ce qu’il fallait. Un sentiment d’amertume et d’impuissance pointe dans la voix de Jérôme.
– Je crois que tu as raison, les florilèges sont en trop ! Je tourne en rond parce que je tente de trouver la meilleure manière de vous expliquer mon hypothèse, mais surtout parce que je crains de ne pas me faire comprendre.
– Alors arrête de tourner et va droit au but. C’est compliqué pour nous tous !
– En tant que responsable, tu es en première ligne ; mais nous sommes une équipe et on en a vu de plus moches, non ? Le pragmatisme d’Amalia est rassurant et doux. J’approuve d’un mouvement de tête, puis je bois une gorgée d’eau, je rassemble mes idées, fini les détours. Cette équipe me fait confiance en tant que responsable, il n’y a pas lieu de leur parler comme à des enfants, ni avec des rhétoriques fantaisistes. Je continue.
– Vous souvenez-vous de l’épisode durant les vacances d’été en Croatie ?
– Quand Xavier a cassé le nez de sa sœur ?
– Oui, Laetitia… Mais le tout est bien plus compliqué que ça. Lors de ces vacances, Xavier a vécu à nouveau le drame de la noyade. Il jouait au bord de la piscine avec sa sœur et son frère, les deux enfants ont fait alliance pour le faire plonger, son frère lui a pris un pied pendant que la fille lui a mis la tête sous l’eau. Xavier a été surpris, il a passé la tête sous l’eau, il a bu la tasse et il a perdu tous ses moyens, c’est en voulant se libérer qu’il a donné un coup de tête à sa sœur. Seulement durant la semaine, les parents avaient dû à plusieurs reprises gérer les conflits entre frères et sœur. La fatigue étant bien présente et voyant la situation, le père a cru que Xavier l’avait fait intentionnellement. Le nez de la fille saignait abondamment et elle criait à cause de la douleur. Pour lui donner une leçon, le père a pris Xavier, lui mis a la tête sous l’eau et l’a maintenu quelques instants. L’a confié ensuite à un employé et, avec sa femme, est parti à toute vitesse aux urgences sans donner la moindre explication.
Quelques jours plus tard la sœur a pu expliquer ce qui s’était passé au bord de la piscine. Les vacances arrivaient à leur fin et la fille avait un énorme pansement au nez, mais mis à part un colossal hématome, il n’y avait aucune fracture. Xavier avait déjà oublié l’incident. Alors personne n’est revenu sur le sujet.
Il y a quelques semaines en arrière, durant sa psychothérapie, Xavier a évoqué l’incident en guise de mauvais souvenir à ne pas reproduire lors de prochaines vacances. La famille envisage de retourner en Croatie, d’acheter la maison de vacances.
Xavier a surtout parlé du troupeau de moutons, de longues promenades dans les champs en compagnie de son ami Samir, le fils du berger. Le père autorisait Xavier à accompagner le père de Samir lorsque celui-ci devait déplacer le troupeau. C’est durant l’une de ces excursions que Xavier a vu naître un agneau.– Je me rappelle bien, il était émerveillé en me racontant ça. C’est de-là qu’est partie l’idée de travail à la ferme. La semaine dernière, Miguel, le maître de classe de 5e, est allé voir le fermier pour acheter un agneau pour le baptême de son fils pour Pâques. Il en avait choisi un nommé « Bout de Neige. »
– C’est le nom que Xavier avait donné à l’agneau qu’il a tué !
– Noyé est le mot plus adéquat.
– Mon hypothèse est que Xavier a eu vent du projet de Miguel pendant qu’il travaillait à la ferme, il s’occupait souvent de crèches, de donner à manger aux vaches, de changer la litière de lapins et passait énormément de temps avec les agneaux à les brosser, les nettoyer.
Il s’était attaché à cet agneau chétif, qu’il protégeait. Dans sa pensée, le chemin fut court pour relier une image à une autre, mélanger les contextes, les sentiments, passé-présent conjugués au même rythme. Puis il s’est investi d’une mission : sauver l’agneau.
Xavier a voulu apprendre à nager à l’agneau pour qu’il ne subisse pas la même mésaventure que lui lors du baptême. Mais il n’est pas maître-nageur. Bout de Neige s’est noyé dans ses bras et Xavier a sombré dans l’impuissance. Est-ce important que l’agneau soit mort maintenant ou pour Pâques ?
Devons-nous faire preuve de compassion ou juger cet acte imprudent ?
Quand j’étais enfant, j’allais avec mon oncle déterrer des asticots pour la pêche et je trouvais rigolo de les voir se tortiller au bout de l’hameçon. Puis j’allais aussi avec les copains au bord de la rivière pour chasser les mouches et leur arracher les pattes, les voir tourner en rond lorsqu’on supprimait une aile. Chasser les libellules et passer des heures à contempler leurs ailes à la lumière du soleil.
Plus tard on faisait fumer les grenouilles, on tirait sur les pigeons. On a même tué un chat malade à coups de pierres, il souffrait trop selon nous, mais la vieille du 4e
disait qu’il jouait avec sa pelote de laine quand elle tricotait et qu’il aimait bien le lait tiède. Miguel sera dédommagé par les parents de Xavier et il a déjà choisi un autre agneau.

Mon travail consiste à comprendre la souffrance de l’autre, à l’aider à avancer, à avoir un regard global afin d’éviter les jugements. Parce que chaque élément est important dans le travail social, parce que je dois accueillir l’autre là où il est avec ses bagages et l’accompagner un bout de chemin.
Chacun interprète le monde selon sa propre carte, son vécu, ce qu’il perçoit. Une même situation revêt différents aspects face à un groupe d’observateurs, chacun a sa réalité lorsqu’il raconte ce qu’il a vu. Mais ne devrions-nous pas faire référence à une vérité commune ? Je vous pose beaucoup de questions, mais c’est à chacun de nous de se faire son idée propre en tenant compte des éléments qui gravitent autour.

*
Je regarde à travers la fenêtre de mon bureau, le ciel est découvert au beau milieu du lac, un rayon de lumière descend droit sur la surface lisse de l’eau. Les journées se font plus agréables, cette année c’est sûr, nous n’aurons pas de neige à Pâques.
À quelques mètres de-là, j’entends le grincement des chaînes de notre balançoire, Xavier est seul sur le terrain de jeux, son regard est perdu, tandis qu’il oscille lentement, une bouteille de soda pleine à la main.
Xavier passera pour la première fois les vacances de Pâques à l’institution, il reprendra l’école après les vacances. Sa mise à pied aura pris fin d’ici-là. Prescription absolue de travailler à la ferme…