Dans le noir

Un passage dans un hôpital psychiatrique à 14 ans.


Alors que j’étais alors une collégienne de douze ans, je commençais à vouloir être aimée. J’avais un petit ami, âgé de seize ans. Il me paraissait être quelqu’un de bien, de gentil. Au bout de trois semaines de relation, j’ai changé d’avis. Alors que je passais l’après-midi avec lui, il m’a forcée à avoir un rapport, ma première fois. Il m’a violée. Je trouve ce mot brutal, alors je ne l’utilise pas.
Naïve et surtout perdue, je ne savais pas quoi faire. J’ai essayé de le stopper, je lui répétais « Arrête ! » et au bout d’un instant, il a fini par m’écouter. J’ai eu du mal à en parler à ma mère, et lorsque je l’ai fait, je ne lui ai pas dit qu’il m’avait forcée. Je me sentais salie et honteuse.

Les jours passèrent. J’étais toujours en couple avec le garçon, et j’ai mis fin à notre relation au bout de six mois. Je ne l’aimais plus. Redevenue célibataire, il me menaçait, me tenait des propos à connotation sexuelle, me forçait à nouveau mais cette fois-ci de l’embrasser. Je n’ai jamais osé porter plainte, je ne voulais ni de problèmes ni évoquer cette histoire. Mon père n’était au courant de rien.
Quatre ans plus tard, j’ai été harcelée par mes propres « amies », il n’y avait pas de pire trahison. Je ne sais de quoi c’est parti, mais elles m’humiliaient dans la rue, m’insultaient au collège et sur les réseaux sociaux. Je faisais semblant que ça ne m’atteignait pas et elles ont fini par arrêter. Je me suis mise à avoir peur de l’abandon, à avoir des idées noires.
Je voyais une psychologue, car ça n’allait pas avec mon père. Je ne m’entendais pas du tout avec. Elle m’écoutait, me conseillait. En novembre 2012, je suis sortie avec un garçon. J’avais quatorze ans, lui dix-huit. Il n’avait pas le bac et ne travaillait pas. Je craignais la réaction de mon père, alors je lui ai menti sur sa situation. Subitement, des crises d’angoisses ont fait leur apparition. Je souriais la journée, je pleurais le soir. Mes crises ne s’arrêtaient plus, j’avais la boule au ventre lorsque je devais aller chez mon père. Ma peur de l’abandon s’accentuait. J’écrivais, tout le temps. Dès que ça n’allait pas, j’écrivais. J’avais l’impression d’avoir un monstre en moi. Alors je subissais les changements d’humeur. Mais ça devenait invivable. Chaque fois que j’avais des idées noires, je me réfugiais devant la tombe de mon parrain…

Arriva un jour où mes envies suicidaires devenaient bien trop présentes. J’ai appelé au secours ma mère, qui m’a directement emmenée aux urgences. Elle a prévenu mon père, qui allait nous rejoindre. Et je me suis dit que c’était le moment d’avouer toute la vérité mais je ne m’en sentais pas capable, c’est ma mère qui l’a fait. Une fois au courant de tout, il n’a rien dit, ne parlait plus et affichait une expression d’inquiétude. Aux urgences, une infirmière-psychologue m’a questionnée. Je ne savais pas répondre à la plupart de ses questions. J’ai donc fini par rester dormir à l’hôpital pour rencontrer une pédopsychiatre quelques jours plus tard.
Les heures étaient longues, je ne voyais personne. Le jour du rendez-vous, une ambulance m’a emmenée avec ma mère dans le cabinet de la pédopsychiatre. Pendant une heure je lui ai raconté tout ce qui m’était arrivé jusque-là. Puis elle est allée chercher mes parents pour nous annoncer que j’allais être internée dans un hôpital psychiatrique. Immédiatement, crise d’angoisse et de nerfs. J’ai couru pour me réfugier dans un coin. Plus personne n’arrivait à me maîtriser. Des infirmiers essayaient de me lever, ma force m’ancrait au sol. Je n’ai pas eu le temps de dire au revoir à mes parents, je les voyais s’éloigner. Ma mère pleurait. On m’a embarquée, ça y est, j’étais enfermée.

L’intérieur de l’hôpital ressemblait plutôt à un internat. On me montre les lieux : les chambres, la salle de jeux, la salle télé, les douches et pour finir les pièces où l’on était enfermés en cas de situation incontrôlable. L’une d’entre elles était vide, l’autre possédait un lit avec des sangles pour nous maintenir en cas de comportement dangereux pour nous-mêmes. Une fois installée dans ma chambre, une aide-soignante est venue me voir : « Ici c’est comme le film Les Ch’tis. Tu pleures quand t’arrives et tu pleures quand tu pars ». Consciente que je ne pouvais rien faire pour me sortir de là, j’ai décidé d’aller voir les autres ados qui étaient dans l’établissement. J’ai commencé à lier connaissance, à parler aux autres. Là-bas, l’emploi du temps était réglé strictement : Lever : 8 heures, petit-déjeuner : 10 heures, déjeuner : midi, 16 heures : goûter et à 19h le dîner. Une routine à laquelle on s’habitue. J’avais droit à un appel par jour de mes parents et deux visites d’une durée d’une heure par semaine. Aucune nouvelle de mon copain, pas de coups de téléphone et ma mère ne voulait surtout pas qu’il m’appelle. Elle savait que ça m’affecterait trop.
Au bout d’une semaine, j’ai eu droit à la permission du week-end. Cela consiste à nous laisser rentrer chez nous, afin de tester nos réactions. Tout s’était bien passé pour moi. Je passais le samedi avec ma mère et mon petit-copain à faire les magasins. Le dimanche, en compagnie de mon père. Je me sentais déjà mieux, apaisée. J’ai eu un dernier rendez-vous avec la pédopsychiatre. Elle m’autorisait à sortir, après onze jours passés dans cet hôpital. J’ai demandé à rester jusqu’au goûter pour saluer les autres patients de « là-bas ». J’avais peur de retourner au collège, du regard et des pensées des autres. J’ai attendu quelques jours avant d’y retourner. Mon professeur principal ainsi que deux amis au courant de la situation m’ont aidée. J’ai finalement décidé d’avouer la vérité à tout le monde, sur ce que j’avais vécu. Je continuais à avoir des rendez-vous « là-bas », pour être sûr que tout aille correctement. J’ai annulé le dernier rendez-vous, car elle me forçait à porter plainte pour le « viol » que j’ai subi à douze ans. Tout allait mieux, sauf qu’un jour les crises d’angoisses ont refait surface. J’ai donc pris rendez-vous avec la première psychologue que je côtoyais. Elle m’a alors aidée à faire le deuil de tout mon passé.
Depuis, je suis plus sereine. Je suis avec mon copain depuis novembre 2012, l’un de mes seuls soutiens à présent. Mon caractère s’est endurci, j’ai arrêté de me laisser marcher sur les pieds. Cela m’a fait gagner en maturité.

On dit souvent que ça n’arrive qu’aux autres. Puis, on finit par être concerné.