Latin grec français

Enseigner le latin-grec-français en ZEP.


– Monsieur, c’est vrai que vous êtes prof de français et de latin ?
– Oui et de grec, même s’il n’y a pas de cours de grec dans notre collège.
– Waouhh ! C’est dare, ça. Et ça veut dire que vous avez une triple paye ?
– Non mais c’est une idée, j’en parlerai au Principal !
Cet échange a eu lieu dans un couloir d’un collège de Mantes-la-Jolie où j’ai enseigné 6 ans, le collège Clemenceau.
Quand je m’y étais présenté pour la première fois, avant même ma prise de fonction comme professeur néo-titulaire après une année de stage dans un collège du 91, un autre élève, intrigué par la venue d’une nouvelle tête de prof fin juin m’avait posé une question qui devait lui sembler primordiale : « Monsieur, est-ce que vous êtes sévère ? »

Après une mutation choisie pour prendre un peu de hauteur, sur le plateau du Mantois, dans un collège que nombre de collègues, de parents et d’élèves idéalisent parce que c’est l’un des rares du bassin à ne pas être classé (ni prévention violence, ni éducation prioritaire, etc.), j’enseigne pour la deuxième année dans un collège classé de Mantes-la-Ville, un établissement qui a une classe de grec ancien !
Depuis deux ans donc, j’ai l’immense joie d’exercer pleinement le métier auquel je me suis formé (j’ai décroché ma maîtrise de grec ancien l’année où j’ai réussi mon C.A.P. (certificat d’aptitude au professorat) de l’enseignement du second degré, plus couramment appelé CAPES de Lettres classiques. J’aime beaucoup le second degré !

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– « Kakos » signifie mauvais. Qu’est-ce que ça a donné en français ?
– CAC 40 !
J’éclate de rire tant la réponse est inattendue. Les élèves rient de me voir rire. J’attendais cacophonie mais la crise grecque a sans doute marqué les esprits.
Enseigner le grec, c’est d’abord avoir la chance extraordinaire de faire découvrir un alphabet nouveau à des élèves qui apprennent à lire et à écrire en grec ancien.
Enseigner le grec à des 3e, c’est aussi permettre un voyage dans l’espace et dans le temps, découvrir ou redécouvrir quelques grands mythes, des manières de penser et de croire, une langue dont le vocabulaire nous est souvent proche.

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« Je fais du latin parce que mes parents m’ont dit d’en faire. »
« Je fais du latin parce qu’il paraît que ça rapporte des points. »
« Je fais du latin parce que mon cousin/ma grande sœur m’a dit que c’était bien. »

Au fil des années, les motivations initiales des élèves changent – ce qui est très stimulant. Le choix de parents soucieux d’offrir à leurs enfants une voie de réussite et de culture. Le bouche à oreilles fonctionnant bien, les élèves apprennent rapidement par leurs aînés qu’en latin, on ne peut pas avoir de note inférieure à 10/20. C’est ma pratique depuis 10 ans, et celle de nombre de mes collègues de Lettres classiques. « Errare humanum est » : l’erreur est humaine, il peut arriver à l’élève (comme au professeur parfois) de se tromper. Plutôt que de pénaliser cette erreur par une note infamante qui ne servirait à rien, sinon à décourager un élève qui a accepté de suivre des heures de cours à l’origine facultatives (et donc supplémentaires par rapport à celles et ceux qui n’ont pas fait ce choix), je me contente d’écrire sur la copie « non noté » les rares fois où un élève ne parvient pas à avoir la moyenne. Loin de conforter la paresse comme certains pourraient le craindre, cette manière de noter a tendance le plus souvent à stimuler l’effort, à encourager les élèves au dépassement d’eux-mêmes, sachant que chaque contrôle s’achève par une question étymologique ou culturelle dite question bonus qui peut rapporter un point supplémentaire.

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« Monsieur Margantin ! Comment allez-vous ? Vous êtes toujours prof ? Vous me devez encore 7 points, vous vous souvenez ? » Propos tenu par Fehrat, lycéen parisien en classe préparatoire aux grandes écoles, un jour dans le Paris-Mantes. Il avait été un élève brillant, 20/20 de moyenne tout au long de sa scolarité latine, accumulant les points bonus. Cette anecdote stimule d’ailleurs les nouvelles générations d’élèves. Chaque année d’ailleurs, j’ai un Fehrat.

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Monsieur, s’exclame un élève de 6e qui lève la main et se lève en même temps : « Je ne suis pas d’accord avec moi-même ! » Combien j’ai pu rire en assistant à cette scène… L’élève en question avait donné une interprétation d’un texte que nous étudiions en cours de français. Décelant sans doute un léger froncement de sourcils de ma part, l’élève qui voulait absolument donner la bonne réponse et garder la parole pour se corriger avait trouvé cette attitude et cette phrase très belle.

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« Mais chutez-vous ! Vous ne voyez pas que le prof attend qu’on s’arrête ! »
Joie des néologismes, le français est une langue vivante, et si mes élèves apprennent de moi, ils m’apprennent aussi beaucoup sans le savoir. Il suffit de prêter l’oreille. « Se chuter » pour se taire, « dare » pour beaucoup/très ou bien (« Il fait dare froid/ Elles sont dares ces baskets »), « bèche » pour idiot (le mot est très local, il s’explique par la présence d’un hôpital « psychiatrique » dans le quartier de Becheville dans la ville voisine des Mureaux)...

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« Bénévole », le mot qui fâche. Si certains mots sont plaisants, d’autres le sont moins. Je me souviens qu’un jour, j’ai pris le temps d’expliquer à une classe combien l’emploi de « bénévole » pour désigner un élève un peu fayot (effacer le tableau, ça ne paye pas) me heurtait. Je me souviens avoir expliqué le sens du mot bénévole dans la langue courante, passant par l’étymologie (bene volens, qui le veut bien) et mon expérience personnelle : quand j’étais étudiant, j’étais secouriste bénévole, je n’étais pas payé. Je puis vous assurer qu’il y a des bénévoles qui sauvent des vies ou font d’autres très belles actions. Derrière cet emploi collégien du mot « bénévole » se cache l’idée selon laquelle seul ce qui rapporte de l’argent compte et a de la valeur. Depuis, je ne l’ai plus jamais entendu employé dans la classe concernée.

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– Monsieur, c’est quoi une table ronde ?
– Eh bien tu vois ce qu’est une table rectangulaire, comme à la cantine ? Tu peux donc imaginer ce qu’est une table ronde, au sens propre. Par extension, au sens figuré, une table ronde est une réunion entre différents acteurs ou interlocuteurs qui discutent et échangent. Quoi de mieux que d’être autour d’une table pour échanger, se voir et discuter ?
Ce dernier échange est beaucoup plus récent. C’était au lendemain d’une journée sans cours, une journée au cours de laquelle l’ensemble du personnel avait exercé un droit de retrait collectif pour mettre un terme aux caillassages aux abords du collège.

J’ai pris le parti de ne retenir que des anecdotes souriantes, même si dans la vie quotidienne ordinaire d’un établissement, notamment dans un collège classé en éducation prioritaire, il y a aussi de la tension, des dérapages verbaux, de la violence aussi parfois. Des rappels à l’ordre et des sanctions légitimes.
Pourtant, distance, humour et sourire y ont (plus qu’ailleurs encore ?) toute leur place aussi. Un ancien recteur de l’académie de Versailles, ancien président du conseil supérieur des programmes, a déclaré dans un entretien que « l’échec [était] le fondement d’une névrose nationale ». Sourire bienveillant et humour pourraient faire partie de la pharmacopée des antidotes à cette névrose.